Document 1
Albert Lebrun, président de la République française de 1932 à 1940, Témoignage, Paris, Plon, 1945, chapitre premier, « Comment mourut la paix », p. 10 à 13 (extraits).
Nous sommes à l'automne de 1938. Le monde n'est pas encore remis de l'émotion ressentie au cours des événements qui ont abouti aux accords de Munich. On en discute avec passion.
En France, on se classait à leur endroit en trois groupements :
a) Il y avait ceux qui les considéraient comme une humiliation et en demeuraient ulcérés. Je reçus dans les jours qui ont suivi le retour de M. Daladier la visite d'une importante délégation de personnalités portant de grands noms dans les sciences et les lettres. Jean Perrin me lut une note collective émettant sur les accords de Munich les appréciations les plus sévères. (...)
En guise de réponse, je leur fis cette simple observation : — Vous dites qu'il fallait résister. C'était donc la guerre. La guerre est une question de force. Puisque l'Angleterre n'entendait pas s'engager dans ce conflit, la France apportait seule son appui. Avez-vous des précisions sur les forces relatives de la France et de l'Allemagne, notamment en avions et en blindés ? (...)
J'imagine qu'en voyant se dérouler les événements de guerre en mai et juin 1940, mes visiteurs d'octobre 1938 ont compris le sens et la portée de mon observation.
b) Dans un second groupe, le plus nombreux, se rangeaient ceux qui se réjouissaient que la paix eût été sauvegardée, mais qui ressentaient tout de même une légère humiliation. Ils reconnaissaient que si une pareille situation devait se reproduire un jour, elle poserait un problème angoissant auquel il faudrait appliquer une solution autre que celle de Munich.
c) Enfin, il y avait ceux qui, obéissant à des sentiments peu compréhensibles du point de vue français, se félicitaient du résultat des accords. Ils pensaient qu'il faudrait agir de même dans une autre circonstance pareille. (...)
Le 14 mars, le ministre des Affaires étrangères rappelle le sens général de l'accord de Munich et, se référant à la déclaration franco-allemande du 6 décembre, il charge l'ambassadeur de faire part à M. de Ribbentrop de la préoccupation du gouvernement français. (...)
Le 15 mars, l'ambassadeur annonce en guise de réponse l'occupation de la Bohême et de la Moravie par l'armée allemande. Entre les ministres tchèques et allemands, il n'y a pas eu de négociations proprement dites.
Hitler a exigé la signature de la convention préparée à la Wilhelmstrasse. On a su depuis la pression odieuse et brutale exercée sur le président Hacha et le ministre Chvalkowsky pour les amener à signer, à leur corps défendant, l'acte de mort de la Tchécoslovaquie. (...)
Le Fuhrer lui-même avait dit dans son discours au Palais des Sports à Berlin le 28 septembre 1938 : « C'est la dernière revendication territoriale que j'ai à formuler en Europe (celle des Sudètes). Nous ne voulons pas du tout de Tchèques. »
- Daladier : Édouard Daladier, président du Conseil depuis avril 1938, signataire des accords de Munich (29-30 septembre 1938).
- Jean Perrin : physicien, prix Nobel de physique 1926.
- Le ministre, l'ambassadeur : Georges Bonnet, ministre français des Affaires étrangères, et Coulondre, ambassadeur de France à Berlin. Les 14 et 15 mars sont ceux de 1939.
- Ribbentrop : Joachim von Ribbentrop, ministre des Affaires étrangères du Reich depuis le 4 février 1938. La Wilhelmstrasse : la rue de Berlin où siège ce ministère.
- Hacha, Chvalkowsky : Emil Hácha, président de la Tchécoslovaquie, et František Chvalkovský, son ministre des Affaires étrangères (graphies de l'auteur).
- Palais des Sports : le Sportpalast de Berlin.
Texte lu sur : Wikisource : Albert Lebrun, Témoignage, Plon, 1945, chapitre premier (pages transcrites et validées sur le fac-similé, p. 10 à 13)
